Sous les bâches de Mbera la dignité humaine au jour le jour

À la frontière malienne, le camp mauritanien de Mbera abrite désormais près de 120 000 destins en exil sur les 290 000 réfugiés que compte la Wilaya du Hodh Charghi.

Derrière les statistiques de l'urgence, des humanitaires locaux se battent quotidiennement pour substituer l'écoute à la simple distribution de kits.

MBERA, Mauritanie – Le thermomètre n’affiche encore que vingt degrés, mais la poussière, elle, est déjà suspendue dans l’air. Il est 5h45.

Aux confins orientaux de la Mauritanie, à seulement quinze kilomètres de la frontière malienne, le camp de réfugiés de Mbéra s’éveille dans un murmure.

Des silhouettes féminines s'alignent silencieusement devant les bornes fontaines, jerrycans à la main. Oumar*, 31 ans, ajuste son gilet bleu, saisit son carnet et sa radio.

Pour cet agent humanitaire originaire de Néma, la ville voisine, une nouvelle journée de douze heures commence.

Voilà quatre ans qu'Oumar arpente ces pistes de sable fin. Autour de lui s’étend une ville éphémère devenue permanente : près de 120 000 personnes, pour la plupart des Maliens ayant fui les conflits successifs depuis 2012, cohabitent ici avec les communautés hôtes mauritaniennes.

Un défi logistique immense, mais avant tout une somme de destins brisés à reconstruire.

Cette gestion au cas par cas s'appuie sur un engagement structurel majeur de l'État mauritanien. Loin de se cantonner à une posture d'accueil passif, le gouvernement mauritanien déploie des efforts louables pour garantir des conditions de vie dignes au sein du camp et dans l'ensemble de la Wilaya.

En application des engagements du Forum mondial sur les réfugiés, l'exécutif intègre progressivement les populations en exil dans ses propres systèmes nationaux.

En matière de santé, cette politique s'est concrétisée par l'extension au camp de Mbéra du programme national INAYA (financement de la santé basé sur la performance), soutenu par la Banque mondiale, garantissant une mise à niveau des structures de soins pour les réfugiés et les communautés hôtes.

De plus, le déploiement du dispositif du Forfait obstétrical permet une prise en charge financière subventionnée et sécurisée des grossesses et des accouchements au sein même du camp.

En partenariat étroit avec l'UNICEF, l'État a également consolidé l'accès à une éducation inclusive via la construction d'écoles publiques intégrées, tout en menant de lourds investissements dans les infrastructures d'assainissement (WASH) pour sécuriser l'accès à l'eau potable.

Cette synergie permet en outre de renforcer la protection des enfants vulnérables et de faciliter l'inclusion des ménages dans le Registre Social national pour garantir la sécurité alimentaire. Cet arsenal fait de Mbéra un modèle unique d'intégration et de solidarité institutionnelle dans la sous-région.

Le virus de l'urgence, le remède de l'écoute

Ce matin, la feuille de route prévoit une distribution de kits d’hygiène à 8 heures précises dans le bloc 12. Pourtant, sur le terrain, le planning cède toujours le pas à l'imprévu.

Aïssata*, 28 ans, interpelle Oumar devant son abri de bâche blanche. Son fils de deux ans est pris de vomissements depuis la veille. Elle n’a plus de savon, plus de repères.

Plutôt que de cocher une case sur un formulaire, l'agent humanitaire s'assoit sur la natte. Il interroge la mère, évalue les risques de déshydratation, puis contacte l'équipe médicale mobile par radio. Vingt minutes plus tard, une infirmière est sur place.

« Mon travail se résume à une proportion simple : 20 % de distribution matérielle, et 80 % d’écoute et d’orientation », résume le jeune homme.

Dans la précarité du camp, une simple fuite d'eau peut engendrer une épidémie de diarrhée, laquelle bascule rapidement en malnutrition sévère. Enrayer l'engrenage demande une vigilance de chaque instant.

« Les gens pensent qu’on vient juste distribuer des sacs. En réalité, on vient pour être là. Le jour de l’arrivée, le jour de la maladie, le jour où il n’y a rien à donner. »

— Oumar, 31 ans, agent humanitaire

Parler la langue de l'exil pour briser la peur

L’après-midi, le rythme s'accélère avec l'accueil des nouveaux arrivants. Moussa* et ses quatre enfants viennent d'achever trois jours de marche forcée à travers la brousse sahélienne. Ils ont tout abandonné.

En leur remettant une natte de couchage provisoire, Oumar leur dessine la carte du camp : l'accès aux soins, les points d'eau, l'école.

Quand Moussa lui demande, le regard anxieux, s'ils resteront longtemps ici, Oumar refuse les fausses promesses : « Je ne sais pas. Mais nous allons faire en sorte que vous ayez de quoi manger et que vos enfants reprennent les cours. »

Pour ce faire, Oumar dispose d'un atout majeur : il maîtrise le hassaniya, le bambara et le français. Cette agilité linguistique lui permet de briser la glace, de comprendre les codes culturels et d'instaurer une confiance immédiate.

Quand la réussite se lit dans un uniforme scolaire

La nuit tombe sur le bureau préfabriqué où ronronne un ventilateur fatigué. C’est l’heure des bilans, des tableaux Excel et des indicateurs de performance à envoyer aux sièges des agences internationales. Mais pour Oumar, l’essentiel du métier ne se quantifie pas.

L'impact réel se cache dans le dessin froissé que lui a offert la petite Mariam*, 7 ans, ou dans la métamorphose de ces femmes timides qui prennent désormais la parole lors des comités de gestion du camp.

« Quand je vois un enfant arrivé sans rien qui, trois ans plus tard, porte fièrement son uniforme scolaire, je sais pourquoi je me lève à 5h45 », sourit-il.

À Mbera, la dignité ne se distribue pas en kit. Elle se bâtit patiemment, abri après abri, être humain après être humain.

*  Les prénoms suivis d'un astérisque sont des noms d'emprunt

Mohamed Mohamed Lemine

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