Pour les nouvelles générations, cette expression peut sembler appartenir à une autre époque. Pour les anciennes autorités administratives, aujourd’hui à la retraite, elle évoque au contraire une époque bien précise, une époque où la radio de transmission constituait pratiquement l’unique moyen de communication entre l’autorité administrative territoriale et sa hiérarchie.
C’était le temps où un Hakem, un drapeau, quelques agents, un code chiffré, un chameau aux premières heures, puis une modeste Land Rover, pouvaient représenter à eux seuls la présence de l’État dans des territoires immenses et parfois très difficiles d’accès.
C’était une administration avec peu de moyens, mais avec beaucoup de responsabilité.
Un Hakem pouvait être affecté dans une localité éloignée de la capitale, parfois sans routes véritables, sans téléphone, sans électricité et sans les moyens technologiques dont dispose aujourd’hui l'administration. Pourtant, il devait maintenir l’ordre, faire respecter l’autorité publique, transmettre les instructions du gouvernement, rendre compte de la situation de sa circonscription et, surtout, faire sentir partout la présence de la République.
La radio de transmission était alors bien plus qu'un appareil.
Elle était le fil invisible qui reliait le territoire au pouvoir central.
Dans le silence des grandes étendues, quelques mots transmis sur une fréquence pouvaient avoir une importance considérable. Un message reçu pouvait annoncer une décision, signaler un événement, demander une intervention ou simplement confirmer que l’autorité de l’État était présente et opérationnelle.
Les anciens administrateurs se souviennent encore de ces expressions qui rythmaient leur quotidien :
« Silence… »
« Station à l’écoute… »
« Basculer sur la deuxième… »
« Message collectif en cours… »
Des mots simples aujourd’hui, mais qui portent dans la mémoire de toute une génération une histoire faite de disponibilité, de discipline, de responsabilité et parfois de solitude.
Et parmi ces souvenirs, il y a une voix que beaucoup d'anciens administrateurs n'ont certainement pas oubliée : celle de Sidoumou Ould Khouna, l'admirable chef du service RAC.
Sa voix, reconnaissable sur les ondes et les fréquences, annonçant les communications, organisant les échanges et maintenant le contact entre les différentes autorités administratives, demeure gravée dans la mémoire de nombreux anciens administrateurs.
Cette voix appartient désormais à l'histoire.
Comme appartiennent à l'histoire ces modestes moyens avec lesquels une génération d'hommes et de femmes a contribué à construire, consolider et étendre l'autorité de la République sur un territoire vaste, difficile et longtemps insuffisamment contrôlé.
Une République construite avec peu de moyens
Il faut parfois revenir à ces réalités pour mesurer le chemin parcouru.
Aujourd'hui, l'administration dispose du téléphone mobile, d'Internet, des moyens de transport modernes, des réseaux numériques et de moyens de communication instantanés.
Mais il fut un temps où l'administration territoriale devait accomplir sa mission avec presque rien.
Un Hakem.
Un drapeau.
Quelques gardes.
Un poste radio.
Un code chiffré.
Un chameau.
Puis une Land Rover.
Et cela devait suffire.
Suffire pour faire respecter la loi.
Suffire pour sécuriser une population.
Suffire pour transmettre les décisions du pouvoir central.
Suffire pour régler les conflits.
Suffire pour administrer des populations dispersées sur des centaines, voire des milliers de kilomètres carrés.
Suffire, surtout, pour que le citoyen sache que l'État existait.
Ce travail n'était pas toujours spectaculaire. Il ne faisait pas nécessairement la une des journaux. Il n'était pas accompagné des moyens modernes de communication qui permettent aujourd'hui de documenter chaque action publique.
Mais il était essentiel.
Et lorsqu'on parle aujourd'hui de la construction de l'État mauritanien, il serait injuste d'oublier ceux qui, dans les régions les plus éloignées, ont porté quotidiennement cette présence de l'État.
Les bâtisseurs silencieux
Beaucoup de ces hommes et de ces femmes sont aujourd'hui décédés.
D'autres sont encore parmi nous, mais vivent dans une forme d'oubli institutionnel après avoir consacré une grande partie de leur vie au service public.
Ils ont connu les postes isolés, les longues distances, les déplacements difficiles, les nuits sans sommeil, les urgences administratives et les responsabilités exercées avec des moyens souvent dérisoires.
Ils ont été, pendant leur période d'activité, le visage concret de l'État auprès des populations.
Ils représentaient le gouvernement.
Ils représentaient le Président de la République.
Ils représentaient la loi et l'autorité publique.
Ils étaient appelés à décider, arbitrer, protéger, organiser et rendre compte.
Et lorsqu'ils ont quitté leurs fonctions, beaucoup ont eu le sentiment que le silence radio ne concernait plus seulement leurs anciennes fréquences de transmission : il semblait également s'être installé autour d'eux.
C'est là que se trouve aujourd'hui le véritable enjeu.
Le silence radio ne doit pas devenir le silence de la République
La retraite est un droit.
Mais la retraite ne devrait jamais signifier l'effacement de la mémoire, de la dignité et de la considération dues à ceux qui ont servi l'État.
Honorer les anciennes autorités administratives ne signifie pas leur accorder un pouvoir qu'elles n'exercent plus.
Cela ne signifie pas non plus revenir sur les règles de la fonction publique ou créer des privilèges injustifiés.
Cela signifie simplement reconnaître une réalité historique :
ces hommes et ces femmes ont contribué à bâtir l'État mauritanien.
La République moderne ne doit pas seulement regarder vers l'avenir. Elle doit également savoir regarder derrière elle pour reconnaître ceux qui ont préparé le terrain sur lequel elle avance aujourd'hui.
Une nation qui respecte ses anciens serviteurs protège sa propre mémoire.
Pourquoi l'État doit-il les soutenir et les honorer ?
D'abord, parce qu'il s'agit d'une question de justice et de reconnaissance morale.
Une personne qui a consacré plusieurs décennies au service de l'État ne devrait pas devenir invisible dès le jour où elle quitte son poste.
Ensuite, parce que ces anciens responsables constituent une mémoire vivante de l'administration territoriale.
Ils connaissent les transformations du pays, l'histoire de ses régions, les réalités de ses populations, les difficultés de l'administration et les étapes de la construction de l'autorité publique.
Cette expérience constitue un patrimoine national.
Il serait donc utile de créer un cadre permettant à l'État de continuer à bénéficier, lorsque cela est nécessaire, de leur expérience et de leurs conseils.
Enfin, parce que la manière dont un État traite ses anciens serviteurs constitue un message adressé à ceux qui sont encore en activité.
Le fonctionnaire qui sait que son pays se souviendra de son service travaille avec davantage de confiance, de dignité et de sérénité.
La reconnaissance des anciens est aussi une manière d'encourager les générations actuelles à servir avec loyauté.
Rallumer la fréquence
Il ne s'agit évidemment pas de restaurer les anciennes radios de transmission.
Les temps ont changé.
Les moyens ont changé.
L'administration a changé.
Mais il reste quelque chose qui ne devrait jamais changer :
le devoir de reconnaissance de l'État envers ceux qui l'ont servi.
Alors, peut-être faudrait-il aujourd'hui rompre le silence.
Non pas en reprenant les anciennes fréquences, mais en ouvrant une nouvelle fréquence : celle de la reconnaissance, de la considération et de la mémoire.
Que les anciennes autorités administratives puissent être honorées pour leur contribution à la construction de l'État.
Que leur expérience puisse être valorisée.
Que leur mémoire soit préservée.
Que ceux qui sont encore parmi nous ne soient pas condamnés à attendre que le temps efface définitivement leur contribution.
Et que les noms de ceux qui nous ont quittés ne disparaissent pas avec eux.
Car derrière les mots « Silence radio », il y a toute une époque.
Une époque où, avec un simple poste radio, un drapeau, un Hakem, quelques gardes et une Land Rover, des hommes et des femmes ont contribué à faire parvenir la voix de la République jusqu'aux confins du territoire.
Aujourd'hui, les anciennes fréquences se sont tues.
Les Land Rover ont été remplacées.
Les chameaux appartiennent à l'histoire.
Les codes chiffrés ne résonnent plus sur les ondes.
Et les voix de nombreux anciens responsables se sont également éteintes.
Mais tant que certains d'entre eux sont encore parmi nous, la République a le devoir de les écouter.
Car après des décennies de service, ils ne demandent pas que l'on glorifie leurs personnes.
Ils demandent simplement que l'on reconnaisse leur contribution.
Le « silence radio » peut donc prendre fin.
Il est temps que la République réponde.
Station à l'écoute…
Message collectif en cours…
Stop et Stop et Fin.
Cheikh Tijani Balla Cherif
Administrateur Civil á la retraite