Déclenchée par l’arrestation de proches de certains blogueurs établis à l’étranger, l’affaire a progressivement pris une dimension financière. Les autorités évoquent un présumé réseau d’extorsion mêlant transferts d’argent, diffusion de fausses informations et pressions sur des personnes ciblées. En face, les blogueurs concernés rejettent ces accusations et dénoncent une opération visant des voix critiques. Alors que 17 personnes sont désormais interpellées, plusieurs zones d’ombre demeurent sur les circuits financiers et la nature exacte des faits examinés.
Le lundi 28 septembre, l’arrestation de deux proches du blogueur Sidi Mohamed Ould Kmach, établi aux États-Unis, commence à circuler sur les réseaux sociaux. Son frère, Abderrahmane Kmach, est interpellé à Nouakchott, tandis que sa sœur est arrêtée à M’Bout, dans le Gorgol, avant d’être conduite vers la capitale.
Les motifs précis de ces arrestations ne sont alors pas officiellement communiqués. Mais l’affaire s’élargit rapidement. Des professionnels du secteur financier, des intermédiaires et des personnes travaillant dans les médias sont à leur tour entendus ou interpellés.
Parmi eux figurent notamment le propriétaire d’une agence de change Mohamed Vall Mohamed Lemine El Khalf, Mariam Mint Khiyar, cadre de Bankily, le journaliste El Hassan Lebatt, ainsi que Mohamed Yehdhih Ould Sidi Yahya, présenté comme un intermédiaire dans les contrats du service de paiement électronique Saddad.
Une enquête qui s’élargit
Le 30 septembre, le porte-parole du gouvernement, El Houssein Ould Medou, confirme publiquement l’existence d’une enquête visant, selon les autorités, un présumé réseau d’extorsion financière. Six personnes sont alors annoncées comme interpellées.
Selon les éléments communiqués par le gouvernement, les investigations portent notamment sur des pratiques présumées de diffusion de fausses informations, d’atteinte à la réputation et à la vie privée, ainsi que sur des pressions exercées à des fins financières.
Lors de la conférence de presse hebdomadaire du gouvernement, le 7 octobre, le porte-parole annonce que le nombre de personnes interpellées dans le cadre de l’enquête est désormais passé à 17. Il précise que les investigations se poursuivent afin d’identifier l’ensemble des activités et les membres présumés du réseau.
Cette nouvelle étape confirme que l’enquête dépasse désormais largement le cercle des proches des blogueurs initialement arrêtés. Elle porte sur des intermédiaires et des acteurs du secteur financier, mais aussi sur les éventuelles relations entretenues entre ces différents protagonistes.
La piste financière
La dimension financière constitue l’un des principaux axes des investigations. Le gouvernement avait indiqué que les services de sécurité s’intéressaient à des milliers d’opérations de transfert d’argent vers les États-Unis, en lien, selon les autorités, avec les activités présumées de certains blogueurs établis à l’étranger.
Des informations circulant dans la presse mauritanienne font également état de mouvements financiers dépassant 1,5 milliard d’anciennes ouguiyas, soit environ 150 millions de MRU. Plusieurs comptes bancaires auraient été examinés et des biens immobiliers auraient fait l’objet de mesures conservatoires.
Ces chiffres et ces éléments financiers restent toutefois à distinguer des faits judiciairement établis. À ce stade, les autorités n’ont pas rendu publics l’ensemble des opérations retenues comme constitutives du mécanisme d’extorsion présumé.
Une autre information, publiée le 5 octobre, fait état d’une opération financière remontant à 2021 et portant sur 40 000 dollars qui auraient été reçus par Sidi Ould Kmach par l’intermédiaire d’une personne identifiée sous le nom de Lebatt. Selon cette même information, les fonds auraient servi à l’acquisition d’un camion de transport.
Des relais à l’intérieur du pays ?
L’enquête s’intéresse également aux éventuels relais dont disposaient les blogueurs à l’intérieur du pays et qui auraient pu leur permettre d’accéder à des informations sensibles, à des documents ou à des éléments administratifs concernant certains responsables publics.
Des publications de médias locaux évoquent de possibles relations financières entre certains cadres et des blogueurs. Selon ces informations, certains transferts auraient pu viser à éviter d’être ciblé par des publications, tandis que d’autres auraient pu avoir pour objectif d’influencer les contenus diffusés contre des adversaires.
Une version contestée par les blogueurs
Face au récit officiel, les blogueurs concernés rejettent les accusations d’extorsion et présentent leurs activités comme un travail d’alerte et de dénonciation. Ils considèrent les arrestations de leurs proches et des personnes soupçonnées d’être liées à leurs activités comme une tentative de pression sur des voix critiques établies à l’étranger.
Cette lecture alimente également le débat public en Mauritanie. Des médias se sont notamment interrogés sur la nature de l’opération, entre lutte contre un éventuel réseau d’extorsion et pression sur des voix critiques.
Le désaccord porte ainsi sur deux lectures différentes de l’affaire : celle d’un réseau structuré utilisant l’espace numérique à des fins d’extorsion et celle d’une opération visant des blogueurs particulièrement critiques à l’égard du pouvoir.
Pour l’heure, les éléments publics ne permettent pas encore de trancher définitivement entre ces deux récits. L’enquête doit précisément établir la nature des relations entre les personnes interpellées, les éventuels bénéficiaires des transferts et les auteurs présumés des pressions dénoncées.
Des questions encore ouvertes
Avec 17 personnes désormais interpellées, l’enquête a largement dépassé le cadre des premières arrestations. Elle s’intéresse à des circuits financiers, à des intermédiaires et à d’éventuelles relations entre des producteurs de contenus établis à l’étranger et des acteurs présents en Mauritanie.
Reste à déterminer ce que recouvrent précisément ces relations. Les transferts identifiés correspondent-ils à des opérations liées à une activité d’extorsion, à des transactions sans rapport avec les faits reprochés ou à un ensemble plus complexe de relations financières ?
La question des éventuels payeurs demeure tout aussi importante. Si l’hypothèse officielle est celle d’un système de chantage, l’identification des personnes qui auraient été sollicitées ou auraient effectivement payé pourrait contribuer à établir la réalité et l’ampleur du mécanisme présumé.
Au-delà des interpellations, le dossier pose ainsi une question plus large : où s’arrête l’activité de veille et de critique sur les réseaux sociaux et où commence l’extorsion ? La réponse dépendra des éléments que l’enquête permettra d’établir sur les transferts d’argent, les éventuelles contreparties et les relations entre les différents protagonistes. Pour l’heure, aucune conclusion judiciaire définitive n’a encore été rendue publique.