Disparition de Maurice Freund, pionnier du tourisme en Mauritanie ...Vibrant hommage de Mahmoud mmbn

Il y a des hommes qui construisent des entreprises, d’autres qui bâtissent des empires commerciaux. Maurice, lui, aura bâti des liens, des itinéraires humains et des fidélités profondes entre des peuples, des territoires et des générations entières d’acteurs du tourisme saharien. 
 

Pour chaque article romancé sur le désert, pour chaque émission exaltant l’aventure saharienne, pour chaque touriste tombé amoureux de la Mauritanie et adopté par ses habitants, il y avait souvent, quelque part derrière le décor, la main, l’intuition ou l’obstination de Maurice Freund.

Oui Maurice, tu as toujours été là. Pour le coup de pouce comme pour le coup de gueule. Et lorsqu’il fallait oser, tu étais toujours loin devant les autres.

Les plus indulgents parlaient d’un « outsider ». Mais ceux qui t’ont réellement connu savaient surtout que tu étais un homme libre, capable d’aller là où personne ne voulait aller, parce que derrière les destinations, tu voyais d’abord les populations locales, les équilibres fragiles, les vies qui pouvaient être transformées. Chez toi, il y avait toujours plus de passion que de calcul, plus de conviction que de logique marchande. Dans un secteur souvent dominé par les tableaux Excel et les études de rentabilité, Maurice restait guidé par une autre boussole : faire voler un avion, satisfaire un voyageur et permettre à des communautés entières de vivre dignement de leur hospitalité.

J’ai connu dans mon parcours beaucoup de “partenaires”. Mais des hommes comme Maurice Freund, je n’en ai connu aucun. Il était unique dans son genre..

Son retour sur investissement n’était ni boursier ni financier. Son bénéfice, c’était un avion qui atterrit à Atar, un guide qui travaille, un chamelier qui nourrit sa famille, un cuisinier qui apprend un métier, un touriste qui repart transformé par le désert et par la rencontre humaine.

Quand il a été décoré de la médaille de Chevalier dans l’Ordre National du Mérite par la Ministre Khadijetou Mbareck Fall, il a eu les larmes aux yeux. Un grand moment d’émotion. Pour Maurice c’était cela sa récompense, la reconnaissance.

Le tourisme saharien nous est presque “tombé dessus”. Mais il nous est tombé dessus parce qu’au même moment existaient deux visionnaires capables de lire l’instant favorable : Maurice Freund et Mohamed Saleck Heyine. L’un pour l’avion, l’autre pour comprendre immédiatement ce que représentait cette opportunité historique pour la Mauritanie et particulièrement pour l’Adrar. Avec Abderrahmane Doua et le partenariat Point Afrique/Somasert, ils avaient compris avant beaucoup d’autres ce pour quoi notre pays avait de véritables prédispositions.

Je parle volontairement de prédispositions plutôt que de potentialités. Car certains territoires sont naturellement faits pour certaines choses. Et le désert mauritanien, par son immensité, son silence, son hospitalité et son authenticité, portait en lui cette vocation rare.

À l’époque, rien n’était pourtant évident. Le produit désert était encore marginal. Les grandes destinations sahariennes traversaient des difficultés, notamment l’Algérie, pourtant référence majeure dans ce domaine. D’autres pays avaient investi depuis longtemps dans le balnéaire, les circuits culturels haut de gamme ou les infrastructures hôtelières sophistiquées. Nous, nous partions presque de rien.

Avec le recul, on mesure mieux encore l’ampleur de ce pari fou : lancer du jour au lendemain une activité touristique structurée sans véritable vivier local de professionnels. Et pourtant, les opérateurs de l’Adrar, mais aussi les populations elles-mêmes, ont démontré une extraordinaire capacité d’adaptation. Maurice y veillait personnellement. Il voulait que l’activité fonctionne, mais aussi que les Mauritaniens apprennent, progressent et deviennent les véritables acteurs de cette aventure. Guides, chauffeurs, chameliers, cuisiniers, artisans : toute une génération s’est formée dans le sillage de cette dynamique.

Des fortunes se sont construites autour de cette aventure. Mais Maurice, lui, restait fidèle à lui-même : capable de mettre son dernier euro pour faire décoller un avion vers une destination en laquelle il croyait.

Et quelle période ce fut…

L’Adrar allait connaître une activité touristique jamais égalée jusqu’à aujourd’hui. La saison 2006-2007 atteindra près de 22 000 visiteurs. Pour une région vivant essentiellement de l’économie oasienne et du tourisme, ce fut une transformation profonde. Une étude du PNUD avait même montré que l’activité touristique avait réduit de moitié la prévalence de la pauvreté dans la région.

Mais Maurice n’amenait pas seulement des touristes. Dans le sillage des avions arrivaient aussi la solidarité, les projets d’eau, les actions de santé, les soutiens éducatifs, les échanges humains. On venait en Mauritanie pour découvrir, mais aussi pour partager et apprendre. On venait pour le voyage utile.

Puis survint le drame.

Le 24 décembre 2007, l’assassinat abject d’une famille de touristes français fit brutalement tomber le rideau sur la destination Mauritanie. En quelques heures, notre pays basculait dans l’imaginaire international de terre d’hospitalité à territoire à éviter. Ce fut une onde de choc dévastatrice. Et ce jour-là, beaucoup d’entre nous comprirent à quel point le développement économique dépend aussi de la sécurité et de l’image sécuritaire.

Durant ces longues années de désert touristique, rares furent ceux qui restèrent réellement à nos côtés. Deux hommes pourtant ne lâchèrent jamais prise : Jean-Louis Schlesser avec l’Africa Eco Race qui jamais n’arrêta de venir et Maurice Freund.

Contre les “Conseils aux voyageurs”, contre les surenchères des assureurs, contre les réticences des compagnies aériennes et les inquiétudes diplomatiques, Maurice continua inlassablement le combat. Dix années durant, il chercha la moindre ouverture, la moindre faille permettant de ramener les avions vers Atar.

Jamais il n’abandonna.

C’est aussi avec lui que j’ai appris ce qu’était le lobbying au plus haut niveau. Maurice rencontrait des présidents, des ministres, des décideurs. Il plaidait sans relâche la cause de la Mauritanie. Il avait même porté ce combat auprès des présidents Hollande puis Macron pour obtenir une révision du “Conseil aux voyageurs”. Et il ne venait jamais seul : experts sécuritaires, opérateurs reconnus, personnalités crédibles accompagnaient systématiquement son plaidoyer.

Cette persévérance allait finalement payer en 2017 grâce à la mobilisation conjointe de la Ministre Naha Hamdi Mouknass en Mauritanie et du réseau d’influence activé par Maurice en France, avec notamment le Général Marc Foucaud, Lionel Habasque de Terres d’Aventure et plusieurs autres soutiens majeurs.

Je me souviens encore de cette course contre la montre pour finaliser le contrat de relance des vols charters. Le projet avait même été rédigé sur l’ordinateur de la réception du Monotel. Je ne me rappelle plus si j’étais au clavier et Lionel Habasque penché au dessus ou l’inverse! Mais nous avions notre contrat. Et le 24 décembre 2017, exactement dix ans jour pour jour après le drame qui avait tout arrêté, le premier vol test de relance atterrissait à Atar.

Quel symbole…

Dans l’une des photos, Maurice tenait ce sous son bras le contrat des avions comme un homme qui refusait depuis dix ans de laisser mourir une conviction.

Cette relance allait réussir. D’abord avec 14 rotations tests, puis avec le retour d’une saisonnalité normale la saison 2018-2019 avec la Ministre Khadijetou Mbareck Fall dans la même rigueur et expertise. Et derrière cette victoire, il y avait l’acharnement d’un homme qui n’avait jamais cessé d’y croire.

Même dans les dernières années, Maurice poursuivait encore cette idée du voyage utile et du développement durable, notamment avec Pierre Rabhi autour du projet de Maaden El Irvane dans l’Adrar.

Aujourd’hui, la Mauritanie, l’Adrar et tous les acteurs du tourisme saharien sont orphelins.

Parce qu’au-delà du professionnel, nous perdons surtout un homme rare : passionné, libre, obstiné, profondément humain et incapable d’abandonner ceux qu’il considérait comme les siens.

À tous ses proches, à sa famille, et particulièrement à mon frère et ami Philippe Freund, j’adresse mes condoléances les plus sincères et les plus attristées.

Repose en paix Maurice.

Le désert n’oubliera pas ton nom

Mahmoud mmbn